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Indignada de Santiago**CAMILA VALLEJO.

Dure négociatrice, cette étudiante en géographie de 23 ans est la «pasionaria» du mouvement étudiant chilien.

Par VÉRONIQUE SOULÉ JOURNAL LIBERATION***

Ne dites surtout pas à Camila Vallejo qu’elle est jolie. D’abord, c’est une évidence. Ensuite, elle est là pour parler de sujets autrement plus sérieux : la crise de l’éducation au Chili, les méfaits du néolibéralisme, l’intransigeance du gouvernement… Camila Vallejo, la «pasionaria» du mouvement étudiant chilien, n’aime guère le badinage. Elle préfère discuter politique et stratégie.

Apparue sur la scène publique au début du mouvement, en mai, Camila Vallejo, étudiante en géographie, est vite devenue la leader charismatique des étudiants chiliens révoltés contre une éducation largement privatisée, très chère et qui, d’assez mauvais niveau, ne permet même pas de décrocher un emploi. Bonne oratrice – et très photogénique -, elle est une politique avisée, issue des Jeunesses communistes, et une dure négociatrice qui rejette sans appel les concessions, mineures selon elle, du président Sebastián Piñera.

Aujourd’hui, Camila Vallejo, parfois surnommée «la Che Guevara» du Chili, est en outre l’une des personnalités les plus populaires du pays. A Santiago, on l’arrête dans la rue pour la photographier. Les journalistes font la queue pour l’interviewer. Et sur la Toile, des admirateurs lui dédient des odes. A 23 ans, elle symbolise une jeunesse rebelle et décomplexée qui n’a pas connu la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990) – elle avait 2 ans à son départ -, et qui renoue avec une tradition de lutte après deux décennies d’alternance politique sans grand enjeu.

Mi-octobre, à la tête d’une délégation d’étudiants, elle est venue quatre jours à Paris et à Bruxelles – sa première visite en Europe. Mais elle n’a pas vu grand-chose. Le séjour, très politique, s’est déroulé à un rythme effréné avec trois objectifs : expliquer la lutte des étudiants chiliens, comparer avec la situation en Europe, enfin chercher des soutiens. «Nous réclamons une éducation gratuite et de qualité, explique-t-elle, le Chili est l’un des pays au monde où l’Etat subventionne le moins l’éducation, où les familles paient le plus et doivent s’endetter. Un système qui reproduit les inégalités.» Le 18 octobre, levée à l’aube à Paris, elle a pris le train pour Bruxelles, a enchaîné les rencontres avec des députés européens verts et de gauche, déjeuné sur le pouce avec des élus, rencontré des Chiliens de Belgique, avant de regagner Paris pour assister à un meeting organisé par l’Unef à la Sorbonne, et de reprendre l’avion le soir même pour le Chili. Entre les rendez-vous, elle a encore répondu à plusieurs interviews télés, avec le même ton décidé et le même regard un peu lointain.

De prime abord, Camila Vallejo est une personne sérieuse, réservée, un peu sauvage, en un mot impénétrable. Politique rodée, elle répète inlassablement les mêmes discours, répond aux mêmes questions. Fatiguée mais stoïque, elle vous fait attendre pour accorder une interview, «le temps de récupérer et de rassembler mes idées», et s’y prête très concentrée, consciente de l’enjeu pour sa cause.

Camila Vallejo n’est pas arrivée là par hasard. Si elle assure que ses parents ne l’ont pas influencée et ont toujours laissé libres leurs quatre enfants, elle a grandi dans une famille marquée à gauche. Son père Reinaldo Vallejo, qui a une petite entreprise de chauffage, et sa mère Mariela Dowling, qui l’aide et s’occupe de la maison, sont tous deux au PC. Militants au temps de la dictature, ils ont dû un temps se réfugier dans la clandestinité. Son grand-père fut par ailleurs membre du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire, qui a soutenu Salvador Allende et fut pourchassé par Pinochet). Ses ennemis lui reprochent d’être «manipulée par les communistes». «C’est une excellente école qui m’a permis de grandir politiquement», répond-elle. Lorsqu’on lui demande ses auteurs préférés, elle répond : «Gramsci, Marx, Lénine.»Camila Vallejo n’est pourtant pas une communiste bornée, plutôt une pragmatique convaincue qu’il faut en finir avec «une société injuste et inégalitaire où les jeunes ne se voient pas d’avenir». A la tête du mouvement, elle fait équipe avec Giorgio Jackson, l’autre figure de la mobilisation, un étudiant ingénieur, ancien champion de volley-ball, qui dirige la Fédération des étudiants de l’Université catholique. «Je suis sans parti et considéré comme un “fils de bourge” alors que Camila est communiste et d’un milieu plus modeste. Cela ne nous empêche pas d’être d’accord sur l’essentiel», explique-t-il. Ses détracteurs accusent aussi la jeune femme d’avoir joué sur sa beauté pour se faire élire à la tête de la puissante Fédération des étudiants de l’Université du Chili. Certains ont même dénoncé un «vote hormonal». Elle répond par le mépris : «C’est du pur machisme, encore profond au Chili. En tant que femme, j’ai eu droit à des ragots sur ma vie privée, sur mes amours, et on a diffusé mon adresse et mon téléphone sur le Net.»

Derrière l’armure militante, Camila Vallejo a beau faire : c’est aussi une jeune femme moderne et timide qui a horreur d’être interrogée sur sa vie privée. Elle raconte que petite, elle allait se cacher derrière un arbuste du jardin pour écouter ses parents et leurs amis lors desasados («soirées grillades»). Adolescente, elle aimait peindre et dessiner au collège Raimapu, un établissement connu pour sa pédagogie libérale. Lorsqu’on l’interroge sur la mode et les fringues, elle s’amuse : «Ah, non ! Ça n’est pas pour moi !»Rarement maquillée, si ce n’est pour les photos ou la télé, de longs cheveux sombres, des yeux bleu-vert et la peau claire, elle n’a pas vraiment besoin d’artifices pour se mettre en valeur. Elle a en outre un style vestimentaire bien à elle, entre le laisser-aller hippy et le superposé plus recherché. Jeans fatigués, tunique sur des leggings, éternel foulard autour du cou, petit anneau dans la narine… Le look de Camila Vallejo est désormais copié.

A la tête d’une mobilisation qui a obtenu le remplacement du ministre de l’Education et a coûté sa popularité au chef de l’Etat, elle n’a plus le temps de faire autre chose. Elle a arrêté de travailler à son mémoire de master, sur «la construction sociale des territoires vulnérables». Elle ne sort plus guère que pour des réunions militantes. Pourtant, elle aime danser et écouter de la musique : tout sauf le punk et le metal. Et lorsqu’elle va sur les réseaux sociaux, ce n’est plus pour discuter entre amis mais pour appeler à des manifestations.

Dans le Thalys qui la ramène à Paris, Camila circule son appareil numérique à la main. Elle mitraille les paysages qui défilent. Dans quelques heures, après une nuit dans l’avion, elle prendra la tête d’une manifestation à Santiago. En attendant, elle joue à la touriste, silencieuse et appliquée.

En 6 dates

28 avril 1988 Naissance à Santiago du Chili.

2006 Entrée à la faculté d’architecture et d’urbanisme.

2007 Adhésion aux Jeunesses communistes.

Novembre 2010 Elue présidente de la Fédération des étudiants de l’Université du Chili.

Mai 2011 Premières manifestations.

Du 14 au 18 octobre Visite à Paris et à Bruxelles.

Photo Bruno Charoy


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